La Terre Inhabitable de David Wallace-Wells

La Terre Inhabitable de David Wallace-Wells

Extrait :

« Dans un article de 2018, quarante-deux scientifiques internationaux ont averti : si l’on continue sur notre lancée, sans rien changer, aucun écosystème sur terre ne sera sûr, les transformations seront « partout » et « dramatiques » dépassant en à peine un siècle ou deux la quantité de changement qui s’est déroulée durant les périodes de transformation les plus marquées de l’histoire de la Terre, s’étirant elles sur des dizaines de milliers d’années. La moitié de la Grande Barrière de corail a déjà disparu, du méthane s’échappe du permafrost arctique, celui-ci ne gèlera peut-être plus jamais et les estimations les plus hautes concernant les conséquences du réchauffement sur les récoltes de céréales évaluent à 50 % de moins en cas d’augmentation de 4 °C. Si cela vous semble dramatique, et j’espère bien que c’est le cas, dites-vous que nous possédons tous les outils nécessaires, aujourd’hui, pour tout arrêter : une taxe carbone et l’appareil politique pour s’attaquer de façon agressive à l’énergie sale ; une nouvelle approche des pratiques agricoles, une baisse de la consommation du bœuf et des produits laitiers dans le régime alimentaire mondial ; un investissement public dans l’énergie verte et le captage de carbone.

Ces solutions sont évidentes, elles sont disponibles, mais cela ne signifie pas que le problème n’est pas écrasant. Ce n’est pas un sujet que l’on peut régler en un récit, un point de vue, une métaphore, une chronique. Ce sera encore plus vrai dans les décennies à venir tandis que la signature du réchauffement sera associée à de plus en plus de catastrophes, d’horreurs politiques, de crises humanitaires. Il y aura ceux, comme aujourd’hui, qui enragent contre les capitalistes fossiles et les politiques qui les laissent faire ; et d’autres, comme aujourd’hui, qui se lamenteront du manque de vision de l’humanité, qui crieront aux excès du consommateur de la vie contemporaine. Il y aura ceux, comme aujourd’hui, qui se battent en militants infatigables, avec des approches aussi variées que les procès fédéraux, une législation agressive et des manifestations locales contre de nouveaux pipelines ; de la résistance non violente, des croisades pour les droits civiques. Il y aura ceux, comme aujourd’hui, qui verront ces souffrances en chaîne et qui s’effondreront, désespérés, inconsolables. Et il y aura ceux, comme aujourd’hui, qui insistent pour dire qu’il n’existe qu’une seule manière de réagir à la catastrophe écologique en cours – une manière productive, responsable.
On imagine que ce ne sera pas la seule manière. Même avant l’ère du dérèglement climatique, la littérature de conservation a fourni de nombreuses métaphores parmi lesquelles choisir. James Lovelock nous a donné l’hypothèse Gaia, qui offrait une image du monde comme une entité quasi biologique, unique et évolutive. Buckminster Fuller a popularisé « la Terre vaisseau spatial », présentant notre planète comme une sorte de radeau désespéré perdu dans ce qu’Archibald MacLeish appelle « la nuit vide, énorme » ; aujourd’hui, la phrase évoque une image d’une planète tourbillonnant à travers le système solaire, bardée de suffisamment d’usines de captage de CO2 pour ralentir le réchauffement, voire l’inverser, restaurant comme par magie la possibilité de respirer l’air entre les machines. La sonde spatiale Voyager 1 nous a donné le « point bleu pâle » – impossible d’échapper à la nature minuscule, fragile de l’expérience dans laquelle nous sommes engagés tous ensemble, que nous le voulions ou non. Personnellement, je pense que le dérèglement climatique brosse un tableau stimulant, qui par sa cruauté même flatte notre sentiment de puissance, et ce faisant en appelle à l’action du monde, dans son ensemble. Du moins je l’espère. C’est encore une autre signification du kaléidoscope climatique. Chacun peut choisir sa métaphore. En revanche, on ne peut pas choisir sa planète, c’est la seule, notre maison.